Home EconomieYakaar-Teranga : sortir de la polémique pour revenir aux réalités juridiques, techniques et économiques

Yakaar-Teranga : sortir de la polémique pour revenir aux réalités juridiques, techniques et économiques

by Aicha Diop

Depuis plusieurs semaines, un débat public particulièrement nourri oppose, par déclarations interposées, le ministère de l’Energie et du pétrole à l’ancien Directeur général de Petrosen, M. Alioune Guèye.
Ce débat, légitime certes, semble tirer dans tous les sens. Mais analysons de bonne foi les faits, les données techniques et les documents contractuels.

Une première clarification : que signifie réellement prospection ?
C’est sur ce registre que la première intervention de Alioune Guèye sur l’accord signé avec Eni montre tristement ses limites objectives. Le Code pétrolier distingue les phases que sont : la prospection (art. 14 à 16), l’exploration (art. 17 à 25) et l’exploitation provisoire ou exclusive (art. 26 à 34).
Et la prospection qui nous intéresse ici est définie en son article 2 en ces termes : «Investigations superficielles et travaux préliminaires de reconnaissance générale destinés à détecter des indices d’existence de gîtes d’hydrocarbures, notamment par l’utilisation de méthodes géologiques, géophysiques et géothermiques.» L’article 14 précise les modalités pratiques de profondeur de forage (pas plus de 200 m). L’article 15 précise que l’autorisation est donnée par arrêté du ministre et n’est pas un titre exclusif. Chose que rappelle l’article 16, qui pose l’étendue et les limites attachées à l’autorisation de prospection. La prospection n’est, en réalité, qu’un avant-contrat et, en cas de découverte ou de données fiables, l’entreprise peut demander un Crpp pour démarrer la phase exploratoire.
Ce qui est encore plus grave, c’est d’accuser Eni alors que ladite structure ainsi que d’autres de son acabit comme Exxon ont eu à justifier techniquement pourquoi le champ Yakaar-Teranga, surtout la partie Yakaar, ne les intéresse pas, car la physionomie atypique des puits nécessite un montant exorbitant en termes d’investissement. La plupart des opérateurs consultés ont conseillé de miser d’abord sur Teranga, beaucoup plus proche des côtes sénégalaises et techniquement plus exploitable pour l’approvisionnement local.
Donc tenir certains propos en public dénote tout simplement un désir de manipulation, comme cela a été le cas avec la prétendue renégociation de Yakaar-Teranga qui sera évoquée plus bas.

Une deuxième clarification : l’intangibilité des blocs de l’annexe du décret 2026-680
Une autre méprise juridique aussi a été faite dans la lecture du décret 2026-680 du 18 mars 2026.
Dans sa magnifique compréhension de ce décret, l’ancien Dg affirme mordicus que ce «décret fixe le découpage et la nomenclature des blocs» avec une certaine intangibilité et une certaine irréversibilité de ce découpage, car dit-il : «l’annexe a la même force juridique que le décret lui-même» et que, par conséquent, SN07 COP-1 est celui du bloc historique où repose Yakaar-Teranga. C’est logique, rationnel, et cela mérite des applaudissements tant l’effort d’objectivité est là. Mais, comme bien souvent en matière de légistique, un article ne se lit pas sous le prisme d’un seul alinéa, mais en lisant l’intégralité de l’article. Et sous ce registre, l’alinéa in fine de l’article 4 vient contredire tout son raisonnement car il précise : «L’annexe est mise à jour par arrêté du ministre chargé des Hydrocarbures avec l’ouverture de nouveaux blocs, notamment en cas de rendus de surface ou pour des raisons d’ordre stratégique.»
C’est donc dire que jusqu’à aujourd’hui encore, le ministre a la possibilité de modifier la cartographie indépendamment du découpage contenu en annexe qui n’est pas figée, contrairement à la lecture erronée que semble en faire Monsieur Alioune Guèye.
Nous pensons que pour clore définitivement le débat, le ministère devra communiquer les coordonnées géographiques des nouveaux blocs.

Une troisième clarification : Yakaar-Teranga n’est pas une renégociation contractuelle
Dans le temps, les autorités avaient crié sur tous les toits, «une renégociation de Yakaar-Teranga», «une victoire pour la souveraineté», alors que le contrat était pratiquement à terme. Nous avions été les premiers à dire qu’il n’y a jamais eu de renégociation et qu’il s’agissait plutôt d’un retrait ou d’une résiliation anticipée.
Une correspondance de l’ancien ministre Biram Soulèye Diop adressée à Alioune Guèye en date du 15 mai 2026 et estampillée confidentiel, nous le confirme en parlant de retrait de l’opérateur et de résiliation.
Pourquoi avoir vendu aux Sénégalais une renégociation qui n’existait que dans l’imaginaire de certains ? Pourquoi tout ce tintamarre de très mauvaise foi sur Yakaar-Teranga ?
Mais le pire est à venir puisque dans ce même courrier, le ministre a fait allusion à des renonciations à des droits dans le cadre du contrat signé entre Kosmos et Petrosen.
Quels droits sont concernés par ces renonciations ? Dans quel cadre juridique ? Avec quelle autorisation ? Selon quelle procédure ?
Et quelles conséquences ces décisions peuvent-elles avoir sur les intérêts de l’Etat ? Est-ce que le président de la République a été informé par le Cos Petrogaz de ces renonciations ?

Petrosen et la sempiternelle question de l’opératorship
Une autre question fondamentale est celle de la capacité de Petrosen à assumer directement le rôle d’opérateur sur des projets offshore complexes. Contrairement à la dernière décennie où les ingénieurs géologues composaient l’entreprise nationale, aujour-d’hui Petrosen dispose de jeunes ingénieurs pétrole/gaz très compétents avec le concours de l’Inpg (Institut national du pétrole et du gaz), ce qui laisse espérer un futur prometteur pour entrer dans le cercle fermé des opérateurs.
Mais une ambition stratégique doit être accompagnée d’une évaluation objective des capacités techniques, financières, humaines et organisationnelles nécessaires.
Etre opérateur ne se décrète pas. C’est un très long cheminement pour la capitalisation d’expérience, de savoir-faire et, surtout, l’humilité d’apprendre.
La politisation à outrance de la société nationale, avec la mise sur orbite de profils qui n’ont rien à voir avec le secteur, annihile tout le travail de nos brillants ingénieurs qui ne sont pas dans la politique politicienne. D’ailleurs, sous ce registre, nous partageons pleinement la position du président de la République d’orienter Petrosen vers la maîtrise de l’onshore avant de se focaliser sur l’offshore beaucoup plus complexe.
Mais là encore, Alioune Guèye, obnubilé par Yakaar-Teranga, n’a pas suivi les conseils des ingénieurs, qui lui ont recommandé de commencer par les 2 puits de gaz sur les 24 que compte le champ de Sangomar, qui peuvent produire jusqu’à 400 Mw et qui risquent de passer par pertes et profits, totalement ou partiellement, si rien n’est fait.
Aujourd’hui, cette solution intermédiaire et à moindre coût (200 à 300 millions d’euros) aurait pu permettre à la Senelec d’éviter d’importer du gaz pour alimenter ses centrales, mais aussi de couvrir le gap dans son besoin énergétique en cette période de canicule.
Pourtant, un haut cadre de ce régime, patriote dans l’âme, ancien de McKinsey et brillantissime spécialiste du pétrole, avait fait cette proposition économiquement très pertinente et financièrement convenable.
Malheureusement, ici encore, le populisme aveuglant d’une souveraineté énergétique éructée par monts et par vaux par Alioune Guèye et dont on n’a pas les moyens (matériel, humain et financier), nous a fait perdre énormément de temps, d’énergie et de ressources humaines.
Car ce talentueux spécialiste a finalement préféré démissionner et quitter le Sénégal.
Comme quoi, dans l’administration et dans le privé, le leadership transformationnel ne se décrète.

Alioune Guèye, un spécialiste des «lectures incorrectes»
Le 23 septembre 2016, notre expert-comptable avait fait une sortie au vitriol intitulée : «L’analyse financière des états financiers de Kosmos Energy confirme un paiement à Timis par Alioune Guèye», où il avait fait une lecture erronée sur les 88 millions de dollars d’augmentation d’actif de Kosmos. Face à la menace de poursuites d’un avocat de Kosmos basé au Texas, il s’était rétracté dans une lettre du 6 octobre 2016, en affirmant : «Mes conclusions dans l’article publié le 23 septembre 2016 sur xalimasn.com sont incorrectes.» Non sans demander aux différents sites de retirer l’article en question.
Puisqu’au Sénégal le ridicule ne tue point, c’est cet «expert-comptable» qui fait des lectures erronées sur les bilans financiers, qui est entré par effraction dans le pétrole sénégalais il y a juste 2 ans, qui est aujourd’hui pris par certains pour un Prométhée apportant la lumière à un peuple frappé de cécité.

Recommandations
L’architecture institutionnelle du secteur doit être revue très profondément. Il nous semble que la Présidence, la Primature et le ministère du Pétrole et du gaz n’étaient pas au même niveau d’informations sur Yakaar-Teranga, ainsi que les possibilités offertes par les deux puits de gaz de Sangomar. Aucun circuit officiel ne permettait d’arrondir les angles pour parler d’une même voix.
La question de nos ressources naturelles est trop sérieuse pour que certaines décisions soient prises sans l’aval de la Présidence.
C’est avec regret que nous avons noté également l’amateurisme avec lequel ce bijou national est géré par des novices dans le secteur.
En n’intervenant pas dans ce débat d’abord technique, Petrosen remet en question sa réputation et surtout celle de ses brillants ingénieurs.
Petrosen devrait se doter d’une puissante cellule de communication pour répondre aux questions liées à sa gestion.

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