En suivant l’intervention à l’Assemblée nationale du député Thierno Alassane Sall sur les licenciements orchestrés par des responsables du gouvernement Sonko, je me suis rappelé le fameux texte de Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques. Parlant des risques de parasitage de la volonté générale par les volontés particulières, Simone Weil explique comment la passion collective devient une impulsion «du crime et du mensonge». Le danger des partis politiques, c’est toujours le risque de substituer le bien commun par le bien particulier. En faisant de la foule l’horizon de l’individu, on étouffe la pensée critique : il se produit une domination «des êtres pensants» par le collectif.
S’inspirant de Platon (Théorie des idées), Simone Weil explique comment le bien, qui devrait être l’idée régulatrice de nos actions, est perverti par l’aveuglement militant, et confondu avec les faits : «Le bien seul est une fin. Tout ce qui appartient au domaine des faits est de l’ordre des moyens. Mais la pensée collective est incapable de s’élever au-dessus du domaine des faits. C’est une pensée animale. Elle n’a la notion du bien que juste assez pour commettre l’erreur de prendre tel ou tel moyen pour un bien absolu.»
Pour comprendre cette assertion, il suffit simplement d’écouter le raisonnement d’un militant de Pastef : ils sont persuadés que l’accession au pouvoir les élève au-dessus de tous les autres citoyens et même de la loi positive ou encore des valeurs du bien et du mal. Le bien devient le parti et, comme l’idée platonicienne, il éclaire et domine non seulement les faits, mais aussi les autres idées qui lui deviennent, par ricochet, subséquentes, satellisées.
«Biñuy xeex xéex bi…», «Projet bi kenn duñu ko yaqal», «nitu systèm bi», «martyrs yi», «mo teyy», «vous allez souffrir». Le fanatisme et le chauvinisme sont en fait le combustible de la mécanique partisane des partis politiques, surtout ceux populistes : il leur faut toujours plus de pouvoir et, pour ce faire, ils sont obligés d’attiser le feu de la passion. La diffusion de la haine, la culture complotiste, les injures et invectives (qui donnent de l’entrain aux membres du parti), etc. : voilà comment on met un bandeau sur les yeux de l’esprit de toute une génération. En faisant perdre à des concitoyens leur emploi, les auteurs de cette abjection se croyaient être dans leur bon droit, ils pensaient même être au service du bien, à savoir leur dieu. Or, leur dieu est une illusion dangereuse, une imposture que chaque évènement révèle comme telle. Les déflatés n’ont plus de droits face à la volonté du dieu, c’est-à-dire une idée absurde qui s’incarne et s’incruste dans un homme.
Comment peut-on faire ça à des compatriotes ? Comment des croyants qui montrent ostensiblement leur foi peuvent-ils faire subir de telles injustices à des êtres humains ? Comme l’ont fait les nazis, le régime Pastef a procédé à une pratique du remplacement. Les non-militants sont les ennemis du parti et, par ricochet, ceux de la Nation, puisque le parti représente l’Etat et même la Nation (Parti=Etat). Comment un tel système de ségrégation partisane fondée sur le chauvinisme politique a pu se produire dans ce pays ? J’ai toujours dit que ce régime était un danger pour ce pays, que Ousmane Sonko ne devrait jamais être mêlé aux affaires publiques ; on m’a toujours qualifié d’aigri. Mais la patience finit toujours par avoir raison des verdicts irraisonnés de l’opinion et de la foule.
Renvoyer des travailleurs sénégalais et les remplacer par d’autres au seul motif qu’ils ne sont pas de son parti ou qu’ils sont de celui vaincu, voilà tout ce que les pères fondateurs ont voulu nous éviter en instituant une République laïque et démocratique. En commettant de telles injustices, vous avez oublié Dieu, mais sa Providence est insaisissable et inexorable.
De telles pratiques sont extrêmement dangereuses parce qu’elles sont en général le prélude à la frustration, à des fractures béantes et, par conséquent, à la guerre civile. Ces gens méritent d’être châtiés. Si les faits évoqués sont établis (et nous savons que TAS n’a pas l’habitude de dire des contre-vérités), les ministres et Dg impliqués doivent être chassés du gouvernement, et ce sans délai. Monsieur le président de la République, vous ne pouvez pas cautionner cela, vous avez l’obligation morale et légale d’agir pour donner un signal fort. Le favoritisme et la ségrégation sont les pires ennemis de la République.
On comprend maintenant l’acharnement et l’adversité enragée avec lesquels ces gens insultent et violentent ceux qu’ils appellent les membres du système. Dans leur psychologie, le pouvoir est un lieu de partage du butin et de jouissance. Ils parlent de gouvernance des jeunes, mais dans leur entendement, ce concept clinquant ne signifie rien d’autre que le changement ou le remplacement des privilégiés. Cette engeance est l’illustration parfaite du narcissisme collectif : tous les malades (au sens nietzschéen) trouvent dans ce mouvement la consécration de leur «moi» opprimé, écrasé par le caractère implacable de la compétition sociale. Ceux qui n’ont jamais réussi à hisser leur «moi» au-dessus de l’anonymat primitif qui est commun à tous trouvent dans cette engeance une identité. Le narcissisme collectif est le couronnement des «false self» qui ont longtemps pâti de l’impuissance et du vide. C’est comme un sans-abri qui trouve un philanthrope qui lui offre logement, moyens de vie et statut social.
Un parti qui supprime des emplois pour caser les siens est fasciste
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