Encore un renvoi du procès des supporters sénégalais au 13 avril. Inutile, cette fois, de s’épancher sur les subtilités juridiques de cette énième pirouette procédurale : le message est limpide. En faisant durer le plaisir -ou plutôt l’agonie-, la justice marocaine semble jouer les prolongations d’une finale dont le résultat, sur le terrain, restera immuable. Le Sénégal a décroché son deuxième sacre continental en terre marocaine, face au pays-hôte. Et cela semble difficile à digérer.
Par Malick GAYE – Le procès en Appel des dix-huit supporters sénégalais, condamnés en première instance pour «hooliganisme» lors de la finale de la Can 2025, a de nouveau été reporté au 13 avril. Officiellement, ce délai doit permettre à la défense d’étudier plus en profondeur les pièces du dossier. Officieusement, ce second renvoi prolonge une détention qui s’étire depuis janvier. Il soulève surtout une question que beaucoup, à Dakar comme à Rabat, n’osent murmurer qu’à voix basse : la justice marocaine est-elle en train de solder, à sa manière, une défaite sportive encore cuisante ?
Les faits, rien que les faits
Le 18 janvier 2026, au Stade Prince Moulay Abdellah de Rabat, le Sénégal terrasse le Maroc (1-0) après prolongation. Une finale électrique, hachée, marquée par des tensions en tribunes et sur la pelouse : jets de projectiles, échauffourées et une brève invasion de terrain. Dans la foulée, dix-huit supporters sénégalais sont interpellés.
Le 19 février, le Tribunal de première instance de Rabat les condamne à des peines allant de trois mois à un an de prison ferme. Le Parquet et la partie civile font appel. Le 16 mars, alors que l’audience d’Appel s’ouvre enfin, elle est immédiatement renvoyée au 30 mars. Le motif ? Un besoin de temps supplémentaire pour les plaidoiries de la défense.
Une «victoire» administrative contre une réalité de terrain
On pourrait n’y voir qu’une banale lourdeur administrative. Mais le contexte impose une autre lecture. Le Maroc, pays organisateur, a vu ses ambitions brisées à domicile par des Lions de la Teranga héroïques. Si, quelques semaines plus tard, la Caf a créé la stupéfaction en inversant le résultat sur tapis vert pour attribuer le titre au Maroc par forfait (3-0), l’histoire retiendra ce qui s’est passé sous les projecteurs : Lions de la Teranga 1, Lions de l’Atlas 0.
Depuis, la machine judiciaire marocaine avance avec une lenteur suspecte. Les prévenus, derrière les barreaux depuis plus de deux mois, voient leur horizon s’obscurcir de quinze jours supplémentaires. Si les avocats sénégalais invoquent prudemment une «volonté de bien faire», d’autres observateurs dénoncent une stratégie dilatoire classique : user les nerfs, maintenir une pression symbolique et laisser le temps émousser les indignations.
Le terrain judiciaire, prolongement du stade ?
Le Maroc avait investi massivement dans cette Can pour en faire une vitrine de sa puissance et de sa fierté nationale. La défaite en finale a été vécue comme un affront collectif. Dans ce théâtre d’orgueil blessé, les dix-huit supporters sénégalais sont-ils devenus, malgré eux, les boucs émissaires d’une rancœur extrasportive ?
Car la justice, lorsqu’elle traîne les pieds, parle parfois plus fort que les verdicts. Elle affirme son contrôle sur le tempo ; elle rappelle qui décide de tourner la page. Elle suggère, en filigrane, qu’une défaite sur le gazon peut se compenser dans le clair-obscur d’un tribunal.
L’attente et l’oubli
Pendant ce temps, les familles des détenus ne jouent pas au football. Elles comptent les jours, épuisées par les allers-retours entre Dakar et Rabat. Elles redoutent que le rendez-vous du 30 mars ne soit que le prélude à un autre renvoi, puis un autre, jusqu’à ce que l’affaire sombre dans l’oubli ou que la pilule de la défaite soit enfin avalée par l’opinion marocaine.
Au-delà du sort de ces dix-huit hommes, c’est le dialogue entre deux nations liées désormais par une rivalité sportive féroce qui se joue à Rabat. Mais entre la rigueur de la loi suspecte et la passion du sport, s’est installée une zone grise. Une prolongation judiciaire où, malheureusement, le score semble figer d’avance.