Le Président Faye a répondu à une question sur sa relation avec son Premier ministre avec une sobriété qui n’avait plus rien de la chaleur fraternelle des premières déclarations. «Quand il est en poste, il fait son travail convenablement. Si je ne suis plus satisfait, je mets le Sénégal en avant», a-t-il dit, avant de lâcher la phrase qui a agi comme une déflagration silencieuse dans le landerneau politique : «Le Premier ministre est nommé par décret et démis par décret. Le jour où il n’aura plus ma confiance, il y aura un décret.» Pour nommer un autre Premier ministre ?
Aucune animosité dans le ton, aucune emphase. C’est précisément ce calme olympien qui rend la déclaration si lourde de sens. Diomaye n’a pas menacé ; il a simplement rappelé la Constitution. Mais dans le contexte d’un Exécutif perçu comme «bicéphale», où beaucoup voyaient le Président comme le bras institutionnel d’un projet dont Sonko serait l’âme pensante, ce rappel sonne comme une prise de distance politique majeure.
La fin de l’effacement
Pour mesurer la portée de ce basculement, il faut se souvenir des premiers pas du régime. Diomaye avait alors multiplié les gestes d’effacement, laissant à Ousmane Sonko l’exclusivité de la scène médiatique avec une liberté de parole inédite pour un Premier ministre au Sénégal. Certains y voyaient une stratégie concertée, d’autres une forme de subordination consentie. Le Président lui-même n’avait-il pas déclaré, dans un élan de candeur militante : «Cela fait dix ans que j’essaie d’installer Ousmane comme président de la République.» Ou bien il est le «meilleur Premier ministre de l’histoire du Sénégal», entonné au début du mandat, semble s’évaporer dans l’exercice du pouvoir.
Ces phrases, hier vécues comme un acte d’allégeance, résonnaient comme la feuille de route d’un homme se percevant davantage en compagnon qu’en chef. Elles appartiennent désormais à un temps révolu. Surtout qu’il a fait savoir qu’il n’existe aucun pacte entre lui et Ousmane Sonko. Pour lui, parler de «pacte» relève d’un manque de respect notoire aux règles qui régissent le parti, mais également un manque de respect à l’endroit des Sénégalais. Il a précisé que «personne n’est indispensable et que seul le Projet compte et reste au-dessus de la mêlée»…
Une légitimité historique revendiquée
Ce qui frappe dans cet entretien, c’est que Bassirou Diomaye Faye n’a pas seulement recadré son Premier ministre sur le plan institutionnel. Il a revendiqué sa propre empreinte dans l’Adn du Pastef. «J’ai rédigé les statuts du parti. Ce parti, je l’ai bâti de ma main, en toute humilité», a-t-il affirmé, balayant d’un revers de main le récit qui ferait de lui un «président par substitution». Il a également mis en garde contre la «personnification outrancière» du mouvement : «On ne peut pas bâtir un avenir dans une personnification outrancière. Ousmane Sonko n’a jamais cru au messianisme, encore moins au guide d’une quelconque révolution. La trajectoire doit être revue si Pastef veut continuer à exister.»
Le message est double. Il s’adresse aux militants qui érigent Sonko en guide infaillible, mais il avertit aussi, en creux, le Premier ministre : le projet transcende les hommes, y compris son géniteur supposé. Quid de l’éligibilité du leader de Pastef ? «Franchement, depuis 2024, la question de l’éligibilité de Ousmane Sonko n’a jamais été mon problème. On l’avait empêché de participer à la Présidentielle sous prétexte qu’il n’était pas électeur. Il avait pourtant voté. En novembre 2024, il a voté et a été aussi élu. Cela n’a jamais été, selon moi, un problème fondamental», a-t-il déclaré.
En attendant, il reste «le plus grand démocrate» de la mouvance. «Tout ce qu’on dit sur moi en tant que président de la République choque tous les Sénégalais. Je suis un très grand démocrate, peut-être même un peu trop. Quel Président accepte d’être avec un Premier ministre qui est dans une perspective de conquête du même pouvoir alors qu’ils continuent de cohabiter ? Il y a des ministres qui viennent sur votre plateau qui disent qu’ils veulent que le Pm devienne Président. On a limogé certains parce qu’il y a la persistance de certaines attaques», dit-il. Il a également exprimé son incompréhension face à la procédure parlementaire pour modifier les articles L.29 et L.30. «Je n’ai pas compris la décision de la majorité parlementaire d’inclure en procédure d’urgence les modifications des articles L.29 et L.30 du Code électoral. Mais une majorité reste une majorité», dit-il.
L’autorité ne se délègue pas
Cet affranchissement répond à une logique politique implacable. A mesure que le mandat progresse, les arbitrages se corsent : Btp, négociations avec le Fmi, réformes de la Justice, gestion du coût du carburant… La cohabitation au sommet ne peut indéfiniment reposer sur la seule solidarité émotionnelle des années d’opposition. Un Président qui gouverne a besoin d’autorité, et l’autorité est par essence indivisible.
Diomaye a compris que le temps de la déférence était fini. Non par rupture brutale avec Sonko –qu’il continue de ménager sur la forme-, mais par nécessité régalienne. Le décret évoqué hier soir ne sera peut-être jamais signé, mais le simple fait de l’avoir mentionné publiquement, avec une telle naturalité, révèle l’état d’esprit d’un homme qui a décidé d’habiter pleinement sa fonction. Le Sénégal découvre, avec un certain temps de retard, que Bassirou Diomaye Faye n’est pas seulement au Palais