Home EconomieAffaire Aser-Aee Power Epc : PLEINS FEUX SUR LES TRANSACTIONS

Affaire Aser-Aee Power Epc : PLEINS FEUX SUR LES TRANSACTIONS

by Aicha Diop

S’appuyant sur des documents bancaires inédits transmis par la Justice espagnole, le leader de la République des valeurs (Rv), Thierno Alassane Sall, accuse la société Aee Power Epc d’avoir fait s’évaporer 56 millions d’euros (37 milliards F Cfa) destinés à l’électrification rurale au Sénégal. L’ancien ministre de l’Energie dénonce l’inaction et la «complicité consciente» des autorités sénégalaises face aux alertes internationales.

Par Abdou Latif Mohamed MANSARAY – Le dossier de l’électrification rurale, financé à hauteur de 140 millions d’euros par Banco Santander avec la garantie de l’Etat espagnol, prend une tournure explosive. Face à la presse, le député et président de la République des valeurs (Rv), Thierno Alassane Sall (TAS), a présenté ce qu’il qualifie de «preuves bancaires irréfutables». Ces documents, issus d’une procédure judiciaire en Espagne, mettent directement en cause la société espagnole Aee Power Epc dans un vaste système de détournement de fonds.

Le mécanisme financier d’un «hold-up» en 48 jours
Selon l’ancien ministre de l’Energie, près de 56 millions d’euros (environ 37 milliards de francs Cfa) ont été versés le 11 juin 2024 sur le compte bancaire de l’entreprise espagnole chez Banco Santander. Ce montant englobait l’avance de démarrage de 18, 3 milliards F Cfa (28 millions d’euros), une avance pour dépenses engagées (15, 2 milliards F Cfa) et un crédit commercial (3, 08 milliards F Cfa). «La veille, le compte d’Aee Power Epc affichait un solde de seulement 22 020 euros (14, 4 millions F). Le lendemain, près de 37 milliards de francs Cfa y étaient déposés», a révélé Thierno Alassane Sall.
Mais l’essentiel de cette fortune publique s’est volatilisé en un temps record, selon le député. En quarante-huit jours seulement, soit au 29 juillet 2024, le solde est tombé sous la barre des dix millions d’euros. Pire encore : au 27 février 2026, date de l’examen du compte par le juge espagnol, il ne restait plus que 1346 euros (882 millions 918 F Cfa). Au total, 46 millions d’euros (30, 1 milliards) ont disparu en moins de sept semaines.

Une traçabilité opaque à travers le monde
Les relevés produits par Banco Santander à la demande du magistrat espagnol, dans le cadre de la procédure Diligencias Previas 140/2026, permettent pour la première fois de cartographier la destination des fonds. L’argent n’a manifestement pas bénéficié aux 1600 localités sénégalaises en attente d’électricité.
Les virements ont irrigué sept banques espagnoles à hauteur de 13, 6 millions d’euros, soit 8, 9 milliards F Cfa (139 opérations), mais ont aussi été transférés vers la Chine, la Côte d’Ivoire, le Togo, le Kenya, la Tunisie et l’Egypte. Le Sénégal a reçu 10, 6 millions d’euros (6, 9 milliards F) répartis entre trois entités : la Sonac, Aee Power Suarl et Dakar Energie Projects Suarl. En outre, 19, 3 millions d’euros (12, 6 milliards) ont été orientés vers des comptes de transit internes au Groupe Aee dont les bénéficiaires finaux restent anonymes.
TAS a également pointé du doigt une opération suspecte de conversion de 8, 5 millions d’euros en devises (5, 5 milliards F) sans aucun bénéficiaire identifiable. «C’est précisément le type d’opération caractéristique des montages de blanchiment et de dissimulation de fonds», a-t-il martelé. En guise de comparaison, la seule dépense clairement documentée pour l’achat de matériel concerne deux factures de câbles électriques en provenance de la Chine pour 1, 09 mil­lion d’euros -715 millions F), soit à peine 2% des fonds perçus.
L’ancien ministre a aussi dénoncé le rôle de la Sonac, qui a perçu plus de 7, 7 millions d’euros (5, 05 milliards F) au titre de garanties : «Les relevés montrent que ces garanties ont été payées après le décaissement et avec l’argent même qu’elles étaient censées protéger. Cela perd toute crédibilité.»

La Justice espagnole active, l’Etat sénégalais pointé du doigt
Thierno Alassane Sall a mis en parallèle la réactivité des institutions européennes et l’inertie locale. Saisie le 23 janvier 2025 par l’opposant, la Justice espagnole a jugé la plainte recevable en un mois seulement, sommant Banco Santander et Aee Power Epc de s’expliquer. C’est ce qui a permis d’obtenir les relevés cruciaux.
En revanche, l’attitude des autorités sénégalaises suscite l’indignation du député. Selon lui, Banco Santander et l’assureur espagnol Cesce avaient transmis des alertes dès le 5 septembre 2024, entraînant la suspension des décaissements. Même la Cour suprême du Sénégal avait évoqué des soupçons de prévarication dans une décision datée du 21 novembre 2024. Pourtant, le gouvernement sénégalais n’a activé aucune garantie contractuelle.
TAS accuse même l’Etat d’avoir fait pression pour lever le blocage des fonds. Il cite nommément l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko, qui avait nié le scandale en évoquant de simples «retards douaniers» lors du Conseil des ministres du 11 mars 2026, ainsi que Al Aminou Lô (alors Secrétaire général du gouvernement), qui avait reçu la banque fin 2024. «Les autorités sénégalaises disposaient d’indices sérieux et de signalements insistants. L’attitude des autorités s’apparente à une complicité consciente et délibérée», tonne le leader de la Rv.

Les exigences de Thierno Alassane Sall
Face à ce qu’il qualifie de «faillite de l’Etat dans sa mission de protection des deniers publics», le député formule six exigences strictes : faire toute la lumière sur le dossier sans complaisance, convoquer d’urgence les dirigeants d’Aee Power Epc devant les juridictions sénégalaises, garantir une coopération totale avec la Justice espagnole, publier l’état réel de l’exécution physique du projet sur le terrain, établir toutes les responsabilités politiques et administratives, tant au Sénégal qu’en Espagne, et geler immédiatement à titre conservatoire tout nouveau décaissement lié au contrat.
Bien que restreint par les règles de protection des données personnelles pour une diffusion publique massive, Thierno Alassane Sall a annoncé qu’il transmettrait l’intégralité de ces documents bancaires dès le lundi suivant au Pôle judiciaire financier de Dakar, afin de compléter sa première plainte déposée le 16 octobre 2025. «Cette affaire est celle de l’argent des Sénégalais et de milliers de villages qui attendent toujours l’électricité. Nous continuerons à défendre la vérité, document après document, jusqu’au bout. Je présume que ces documents sont également à la disposition du Pool judiciaire financier du Sénégal. Mais en tout état de cause, dès lundi, je vais me faire un plaisir de transmettre ces documents pour compléter le dossier que nous y avons», a-t-il conclu.

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