Home PolitiqueFaut-il un gouvernement d’union nationale pour sortir le Sénégal de l’impasse ?

Faut-il un gouvernement d’union nationale pour sortir le Sénégal de l’impasse ?

by Aicha Diop

Lorsque cette question émerge dans l’espace public, elle suscite d’emblée des résistances, y compris chez les observateurs les plus attachés aux principes démocratiques. Pourtant, elle revient avec insistance, comme une interrogation que l’on voudrait écarter mais qui ne cesse de se poser.
Pourquoi une telle réticence à envisager l’union nationale ?
D’une part, l’exercice du pouvoir doit normalement revenir à ceux qui l’ont acquis démocratiquement, légalement et légitimement. Le pilier de toute démocratie réside dans la volonté populaire par laquelle le Peuple délègue sa souveraineté. Remettre en cause cette répartition, c’est s’exposer à affaiblir le verdict des urnes.
D’autre part, dans un pays où la conquête du pouvoir est souvent davantage perçue comme un enjeu de jouissance que comme un instrument de transformation sociale, toute proposition d’union nationale risque d’être interprétée comme le signe d’intentions perverses ou malsaines. La défiance est telle que l’on suspecte facilement toute main tendue.
Pourtant, les circonstances actuelles imposent une réflexion nouvelle.
Le Sénégal s’enfonce progressivement dans une crise politique et institutionnelle inédite. La configuration de l’Exécutif est désormais éclatée, divisée et traversée d’oppositions sur des questions essentielles. D’un côté, le président de la République, fort de ses prérogatives constitutionnelles ; de l’autre, le Premier ministre, qui dispose de la majorité parlementaire. Cette situation est sans précédent : les deux protagonistes appartiennent pourtant à la même famille politique mais, après avoir été les meilleurs alliés, sont désormais engagés dans une confrontation ouverte, dans un contexte économique et social déjà très dégradé -pour le Sénégal comme pour le reste du monde, compte tenu de la situation géopolitique mondiale.
Le Peuple, qui avait mandaté et délégué son pouvoir en toute confiance, éprouve aujourd’hui désenchantement et désillusion. La volonté populaire avait opté pour un tandem censé répondre aux besoins des Sénégalais ; elle constate désormais une dualité inopérante et inefficace, incapable de produire quoi que ce soit de bon, de grand ou de juste. Cette situation, si elle perdure, pourrait avoir les pires conséquences pour le pays.
Il ne s’agit pas d’une cohabitation classique -au sens où deux légitimités politiques et idéologiques s’affronteraient-, mais d’une tout autre dynamique. Le tandem électoral «Diomaye mooy Sonko», largement mis en avant pendant la campagne, ne fonctionne plus comme prévu. Ce qui se joue ressemble davantage à une lutte pour la préservation du pouvoir : d’un côté, un Président qui entend exercer pleinement son mandat ; de l’autre, la figure de proue du parti Pastef, pour laquelle une partie des forces politiques voyait dans le Président actuel un simple président transitoire, en attendant une candidature éligible en 2029.
Une crise aux risques multiples
Une telle situation intervient à un moment crucial pour le Sénégal, confronté à d’innombrables défis : endettement extérieur, chômage des jeunes, dégradation du système de santé et de l’éducation nationale, baisse de la note souveraine du pays, contexte sécuritaire régional très volatile, diplomatie entachée, etc. L’absence de clarification politique risque d’avoir des impacts lourds si un sursaut national ne se produit pas.
L’inquiétude grandit d’autant plus que le Parlement, confronté à cette paralysie, consacre une grande partie de son énergie à une révision du Code électoral -au lieu de se saisir des revendications fondamentales des populations. L’essence même de l’aspiration démocratique se trouve alors détournée : l’Assemblée nationale devient le théâtre du combat politique personnel, au détriment des urgences sociales et économiques.
Sortir de l’impasse : l’hypothèse d’un gouvernement d’union nationale
Au lieu de justifier ou d’accuser de trahison, peut-être faut-il se demander comment remettre le pays sur les rails. Un gouvernement d’union nationale constituerait une option intéressante pour plusieurs raisons :
1. Sonder la sincérité des acteurs politiques -Une telle configuration permettrait d’éprouver la capacité des partis à être des forces de proposition en situation de crise. Dans un contexte où l’on parle souvent de rationaliser le paysage partisan, l’union nationale offrirait l’occasion de jauger le sérieux des formations politiques et de la Société civile, qui serait légitime à porter une telle proposition à l’attention du chef de l’Etat.
2. Mobiliser les compétences -Elle permettrait de confier les postes clés et stratégiques à des profils compétents, capables d’impulser une dynamique pragmatique, plutôt que de les distribuer par copinage, clanisme ou clientélisme politique. Cela irait dans le sens de la promesse électorale d’un appel à candidatures fondé sur les compétences.
3. Dissiper les tensions politiques -L’union nationale contribuerait à apaiser la longue période de tension politique qui sévit dans le pays depuis plusieurs années, en invitant toutes les Forces vives à converger vers un objectif commun : le redressement de la situation nationale.
Précautions et conditions de mise en œuvre
Il convient d’être conscient qu’un tel exercice ne constituerait pas un simple répit politique. Il exigerait de toutes les parties plus de décence, de retenue, et moins d’agitation ou de provocation, afin de concentrer l’attention sur les véritables enjeux nationaux.
Le président de la Répu­blique aurait toute latitude pour convoquer les différentes forces à une telle initiative, à condition que celle-ci procède d’une intention sincère d’impliquer les diverses intelligences du pays dans la gestion des affaires, sans calcul politique étroit. En fonction des résultats de ce gouvernement d’union nationale, et après un certain temps, il pourrait être envisagé, dans la concertation avec les différents acteurs, une recomposition du pouvoir -dont le Président demeure le principal détenteur, au nom de la légitimité que lui confèrent les urnes.
Cette voie semble compatible avec l’esprit démocratique qui veut que la volonté populaire soit au cœur de l’action de l’Exécutif, plutôt que les seuls intérêts des partis politiques.
Ps : Le diagnostic repose en partie sur une hypothèse discutable (le mandat «transitoire» prêté à Diomaye Faye). Par ailleurs, les contraintes constitutionnelles et politiques concrètes (partage des portefeuilles, risques de censure) mériteraient d’être approfondies. Enfin, la proposition ne précise pas les conditions préalables indispensables en contexte de défiance (médiation, contrat de durée, règles de décision), ce qui en rend la mise en œuvre incertaine.

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